TAICHIRO NAKAI

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Japon

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L’histoire du design souffre de sa jeunesse. À la différence de l’histoire de l’art générale qui se pense depuis le XVe siècle environ, les premières études solides sur le design, en tant que discipline à part entière, datent des années 1980. Les travaux conjoints des universitaires, des chercheurs et des acteurs du marché de l’art permettent petit à petit de mener des études et ainsi faire des découvertes : une effervescence se dessine et de nouvelles personnalités émergent, de nouvelles créations refont surface. Un travail de fond doit être entamé pour (re)découvrir des trésors cachés.
Des designers sont ainsi tombé dans l’oubli, ne sont pas connus, ou reconnus : le japonais Taichiro Nakai est de ceux-là. Il n’est pas référencé dans les trois grands dictionnaires de référence pour le design : Le mobilier du XXe siècle. Dictionnaire des créateurs de Pierre Kjellberg, le Dictionnaire international des arts appliqués et du design dirigé par Arlette Barré-Despont et The Design Encyclopedia de Mel Byars. Un oublié donc. Mais oublié ne veut pas dire sans talent. Loin de là. Et ce n’est pas un inconnu. Car en effet, Taichiro Nakai est un designer dont on connait des créations, notamment les pièces qu’il crée dans le cadre du concours appelé « Prima Mostra Selletiva del Mobile », organisé à Cantù, en Italie, du 17 septembre au 5 Octobre 1955. Grâce à la découverte de ce mobilier, les recherches ont pu débutées, état des lieux. 

L’Italie est l’une des plus grandes patries du design dans le monde au XXe siècle : Milan reste la capitale incontestée, où les grands designers locaux et étrangers font étalage de leur créativité, lors de la Triennale de Milan, rendez-vous international de premier plan créé en 1923. Véritable laboratoire, sur le modèle des Expositions Universelles, les pays veulent montrer l’étendue de leurs capacités en matière d’objet, d’architecture, d’innovation, de nouveaux matériaux et de nouvelles manières de penser l’espace.
Cantù, à l’image de Milan, est un fief important : depuis les années 1900, des collaborations importantes se sont nouées entre architectes et artisans. Cependant Cantù n’a pas su prendre le train des avancées rapides de la première moitié du XXe siècle : la crise des industriels n’a pas permis de répondre aux demandes d’une nouvelle clientèle en quête de modernité et habitant des espaces plus petits. Cantù avait perdu de sa splendeur d’autrefois. Après la Seconde Guerre Mondiale, des figures ont voulu créer une foire pour relancer l’économie du design locale afin de redorer le blason de la ville : Serafino Leoni Orsenigo (médecin passionné d’arts appliqués) et Arturo Molteni (maire de la ville) ont ainsi lancé en partenariat avec la Triennale de Milan, la « Prima Mostra Selletiva del Mobile », organisée tous les deux ans, entre 1953 et 1975.
Véritable concours international du meuble, cette foire rassemble des créateurs du monde entier : la présence sur ce territoire d’ateliers artisanaux, la nouvelle dimension culturelle souhaitée et une mise à jour stylistique ont permis de faire naître cette manifestation qui a vu de nombreux projets capitales de créateurs tels que Franco Albini, Gio Ponti, Ico Parisi, Paolo Buffa, Guglielmo Ulrich, Carlo De Carli, Werner Blaser, Eero Aarnio, Ilmari Tapiovaara, Sven Staaf, Aldo Rossi, Ettore Sottsass, Taichiro Nakai, Angelo Mangiarotti, BBPR, et bien d’autres encore.
Un jury qualifié et expérimenté évaluait tout d’abord les innombrables projets reçus. Puis les programmes choisis étaient ensuite réalisés par les producteurs locaux et finalement exposés, donnant lieu à des collaboration pérennes et intéressantes entre distributeur et designer. La présence de la presse internationale n’est pas étrangère au succès de ce concours. Cantù revenait ainsi sur le devant de la scène internationale du design.
L’édition de 1955 fut l’une des plus intéressantes, notamment grâce à son jury exceptionnel : Gio Ponti, Carlo De Carli, Alvar Aalto et le designer danois Finn Juhl ont ainsi sélectionné puis évalué les meilleures réalisations. Ces célèbres virtuoses ont alors attribué les prix spéciaux à deux designers étrangers, preuve de l’importance de l’internationalité de cette compétition : le finlandais Ilmari Tapiovaara et le japonais Taichiro Nakai furent ainsi couronnés de succès.
Il est aisé de comprendre pourquoi les créations de Taichiro Nakai on attiré l’attention : pour l’occasion, il dessine un salon dont la conception est d’une grande intelligence car ambivalente, marque des grands créateurs. Analysant son marché sans jamais renier ses convictions, il adapte ainsi les principes japonais aux contraintes italiennes. Les lignes sont simples, épurées, énergiques et organiques : ce sont les caractéristiques essentielles des créations nippones ; puis les lignes franches – des fauteuils par exemple – rappellent les créations d’un Gio Ponti, en évoquant également le pliage d’un origami ; la structure du meuble de rangement, semblable à une bibliothèque de Franco Albini, porte en elle la simplicité géométrique japonaise.

Le sofa de forme libre est sans aucun doute la création la plus captivante du stand : créé pour cette occasion, sa forme ne peut être que japonaise, un véritable hommage au « Freeform Sofa » du grand Isamu Noguchi de 1946. Grâce à la combinaison de son dossier suspendu, son assise d’un grand dynamisme, et l’utilisation du bois et du métal, Taichiro Nakai livre une réalisation d’une grande force expressive, d’une sincère simplicité. Les meubles sont réalisés par La Permanente Mobili, l’un des plus importants éditeurs de Cantù.
En 2016, une exposition rétrospective, dans l’ancienne église de Sant’Ambrogio (Cantù), a fait revivre la « Mostra Selletiva del Mobile », permettant de rassembler des meubles originaux et des documents d’archives de 1955 à 1975 : elle a permis de mettre en avant le rôle fondamental de Cantù et comment elle a participé au renouvellement du design des années 1950-1960. Cependant un travail considérable est encore à réaliser mais ce sont les premiers jalons de la reconnaissance. Il ne faut pas oublier, à titre d’exemple, que Jean Prouvé, avant le travail considérable des chercheurs et des galeristes à la fin des années 1980, était également un oublié.

Il est des découvertes stimulantes et le sofa de forme libre créé par Taichiro Nakai est de celles-là. Sa matérialité, c’est-à-dire, l’expérience que le spectateur en fait aussi bien visuellement que fonctionnellement, est évidente : ce sofa s’offre au regard par sa perfection de conception, la magie opère ainsi instantanément •

CATALOGUE :

Rare sofa

TAICHIRO NAKAI1955