La naissance d’Akari : mythe, auto-fiction et réalité

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Les Akari sont sans nul doute les créations les plus personnelles d’Isamu Noguchi (1904-1988) : réinterprétations des lanternes traditionnelles japonaises, elles sont faites de papier, de bambou, de métal et revêtent d’innombrables formes. Étroitement liée à sa relation conflictuelle avec son père, cette série est une ode à son multiculturalisme, sa propre histoire : son enfance au Japon entre 1907 et 1918 se passe en demie teinte puis son voyage de 1931 se colore également de négativité à cause de ses relations familiales sur place. Il faut attendre 1950 et une bourse Bollingen pour qu’Isamu Noguchi termine son tour du monde et retourne au Japon avec joie : lors de ce séjour il renoue avec le pays du père qui l’avait abandonné. Il enchaîne les conférences, les visites et les commandes jusqu’à être invité par Kenzo Tange (1913-2005) à réaliser les rampes de deux ponts du site d’Hiroshima qu’il était en train de réhabiliter suite au drame, les futures Ikiru (Vivre) et Shinu (Mourir) - plus tard renommées Tsukuru (Construire) et Yuku (Partir). De retour au Pays du Soleil Levant en 1951 pour suivre le chantier, l’histoire d’Akari débute alors, entre mythe et réalité.

Une histoire de poisson

L’histoire d’Akari est multiple, à l’image de leur créateur. Dans un article de Craft Horizons (Volume 14, n° 5, septembre–octobre 1954) intitulé « Japanese Akari Lamps. Light, translucent, sculpture by a great sculptor », Isamu Noguchi romance la genèse d’Akari et sa phrase d’accroche est un véritable poème : « la vie d’Akari débute par une histoire de poisson ».
Le ton est donné ! Le reste du développement reste plus pragmatique et plonge à pieds joints dans les aspects structurels : « à la fin de 1951 (lors de mon deuxième voyage au Japon après la guerre), je me suis arrêté à Gifu en route pour Kyoto, l’ancienne capitale qui est proche de Gifu, célèbre pour sa pêche au cormoran que je souhaitais voir. […] Les lanternes de Gifu, célèbres dans tout le Japon, en font bien sûr partie. […] Ainsi Gifu est toujours une ville de fabrication de lanternes, et il est inévitable d’aller voir comment elles sont fabriquées, le meilleur endroit étant celui d’Ozeki. Je m’intéressais beaucoup en tant que sculpteur à leurs méthodes de fabrication : les cadres sur lesquels sont enroulés le bambou et le papier ; dont la flexibilité et la simplicité suggéraient immédiatement de nouvelles possibilités de formes sculpturales – une sculpture légère, translucide et pliable ! »

De la pêche à la technique, toutes les données d’Akari sont posées : les poissons, les lanternes, Ozeki et la dimension sculpturale. 
La pêche au cormoran, célèbre tradition de Gifu se pratiquant sur la rivière Nagara consiste à attraper des poissons semblables à des truites grâce à une douzaine d’oiseaux tenue par des rênes dirigées par un maître à la proue du bateau fluvial sur laquelle des flambeaux illumine la voie, la pratique se passant de nuit, illuminée par des chochin, ces lanternes faites de papier et de bambou, peintes à la main et pliables, autre grande spécialité de la région. Dans ce contexte de découverte et de fascination pour les traditions locales, le maire de Gifu veut profiter de la présence d’Isamu Noguchi : connaissant ses œuvres de design et sa grande réputation artistique, il lui demande de l’aide pour redynamiser l’industrie locale de lanternes en papier, alors en perte de vitesse. Car loin de n’être qu’un récit poétique, Akari est née d’une commande comme le rappelle Isamu Noguchi dans de nombreuses conférences ou encore dans un article intitulé « Shapes of Light : Noguchi’s new Akari sculptures » dans le magazine Interiors de janvier 1969 (n° 6), une commande née d’un contexte historique particulier.

Akari : une star est née

La domination américaine au Japon après la Seconde Guerre Mondiale implique une diffusion de l’American Way of Life dans tous les domaines entraînant des changements sociétaux profonds. L’avènement de l’électricité et l’utilisation démocratique de nouveaux matériaux vont transformer les us et coutumes, sans jamais les contraindre totalement, car le Japon sait assimiler puis adapter, une vraie constante dans son histoire et l’une de ses caractéristiques majeures. Issues d’une culture ancestrale, les chochin sont fabriquées à la main dans des ateliers où le savoir-faire se transmet de génération en génération mais les changements techniques et économiques combinés aux bouleversements sociétaux ont touché de plein fouet ce secteur : avec le déploiement du commerce, du tourisme et des exportations au tournant de la guerre, l’âme de bambou a laissé sa place à une spirale en métal bon marché. Ce changement majeur a permis une diffusion à plus grande échelle, notamment pour la vente de souvenirs, mais a induit une industrialisation croissante du processus de fabrication, laissant sur la touche le savoir-faire local. La demande du maire de Gifu à Isamu Noguchi de relancer le commerce des lanternes traditionnelles en papier n’est alors pas un hasard : toutes les conditions sont remplies pour que l’artiste américain d’ascendance japonaise puisse réaliser la manœuvre, en comprendre l’importance et en saisir les subtilités. Il veut qu’Isamu Noguchi ravive la tradition grâce à sa modernité, en harmonisant ces deux pôles. La grande idée de l’artiste est simple : revenir à la spirale en bambou, à l’essence des matériaux d’antan, à la magnificence de la main, et finalement y introduire l’ampoule. Tout simplement. Isamu Noguchi s’explique dans la brochure de l’exposition « Shapes of Light » chez Cordier & Ekstrom en 1968 : « je pensais que les lanternes pouvaient être des sculptures lumineuses et j’ai alors intégré l’utilisation de l’électricité et des méthodes de support dans leur structure, afin d’éliminer les traditionnels montures en bois (Wa), et utiliser au mieux le Mino ou papier d’écorce de mûrier pour diffuser la lumière vers la surface – en somme, pour permettre et renouveler l’utilisation des lanternes. » À ce bond technique essentiel, s’ajoute la sensibilité du sculpteur : il va diversifier les formes de façon considérable et dessiner des Akari jusqu’à sa mort en 1988. 

Alors qu’il accepte cette commission, il est introduit auprès de Tameshiro Ozeki, à la tête d’une entreprise familiale de fabrication de lanternes en papier depuis 1891, Ozeki & Co., Ltd. : lors de sa visite, Isamu Noguchi est subjugué par les formes et les savoir-faire techniques. Bien qu’au départ toute la ville de Gifu devait être impliquée, seule cette entreprise va devenir le fabricant d’Akari. Une collaboration germait : Ozeki était et reste encore aujourd’hui la seule firme qui fabrique chaque Akari distribuée à travers le monde. Dès son retour de sa première visite des ateliers, il esquisse deux formes – dont la 9A -, laisse ses dessins à la manufacture pour que l’entreprise familiale commence la confection puis repart à New York à l’été 1951 avec les deux premières Akari dans sa valise. Les quatre premiers prototypes arrivent aux États-Unis en août 1951 : dès cet instant il ne cesse de faire des allers-retours pour essayer, recommencer et peaufiner les formes et les systèmes.
La vie d’Akari en est à ses balbutiements et trouver un nom est primordial : Akari est une évidence. Dans l’anthologie A Sculptor’s World (New York, Harper and Row, 1968), Isamu Noguchi éclaire ce point : « le nom AKARI, que j’ai inventé, signifie, en japonais, lumière au sens d’illumination. Il suggère également la légèreté par opposition à la pesanteur. » Choisi entre le printemps 1951 et l’automne 1952, soit entre le voyage inaugural créateur et l’exposition lors de laquelle il montre les premières Akari, au Kamakura Museum of Modern Art (Kamakura, Japon) du 23 septembre au 19 octobre 1952, ce nom est révélateur de toute l’essence de la série : entre ombre et lumière, invisibilité et magnificence, éclairage et sculpture, légèreté et présence, Akari est à la frontière des mondes, tout comme leur créateur. 

Akari est ainsi une réponse, une réponse à un problème socio-économique, une réponse à la nécessaire évolution des objets à travers le temps, une réponse à une adaptation obligatoire : Akari est en premier lieu un nouveau type de chochin permettant de renouveler un marché qui bat de l’aile suite aux changements induits par la guerre. Dans son essence première, Akari est donc une nouvelle forme de lanternes japonaises en papier. Mais de cette nouvelle forme, Isamu Noguchi va en créer des centaines et l’histoire d’Akari est intrinsèquement liée à celle de leur créateur, son histoire professionnelle et personnelle. Ardemment copiée sans jamais en capter l’essence, la naissance d’Akari porte en elle toute l’ADN de la série, car dès le début, tous ses fondements primordiaux sont présents.
Son évolution future possède ensuite un nombre impressionnant de trajectoires autant en termes économique que culturel : de sa distribution à sa reconnaissance muséale, la vie d’Akari est une histoire à conter. 

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